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En 2013, sur les écrans du centre d'entraînement des Raptors, dix joueurs disputent une possession déjà jouée la veille. Cinq d'entre eux n'existent pas : des cercles translucides, numérotés comme les vrais, qui glissent vers les positions défensives idéales calculées par l'ordinateur du club. Les analystes de Toronto les appellent les fantômes. Pour donner vie à ces défenseurs parfaits, il a fallu une matière première toute neuve : la position exacte des dix joueurs et du ballon, captée en continu par des caméras accrochées aux passerelles de la salle. Cette matière première porte un nom, le tracking, et elle a changé la façon dont la NBA se regarde, s'analyse et se coache. Récit d'une révolution en trois systèmes.

Des algorithmes militaires au parquet

Le tracking NBA naît loin des parquets. À la fin des années 2000, l'ingénieur israélien Miky Tamir, passé par des technologies militaires de suivi de cibles, adapte ses travaux de vision par ordinateur au sport et fonde SportVU, d'abord pensé pour le football. La société américaine STATS LLC rachète le système et le propose à la NBA : six caméras haute résolution par salle, qui relèvent 25 fois par seconde la position de chaque joueur et du ballon. Aucun capteur sur les maillots, aucune puce dans le ballon : la caméra fait tout. Les premières installations arrivent en 2009-10, et une poignée de franchises pionnières s'équipent dans la foulée, à leurs frais et sans trop savoir quoi faire de ce déluge de coordonnées.

Car le premier choc du tracking, c'est le volume. Une saison de box scores tient dans un tableur ; une saison de tracking, ce sont des milliards de coordonnées horodatées. Savoir où se trouve chaque joueur 25 fois par seconde ne dit rien en soi. Toute l'histoire qui suit est celle d'une ligue qui apprend, système après système, à transformer ces points en basket.

SaisonÉtape
2009-10SportVU (STATS LLC) fait ses débuts en NBA, chez quelques franchises volontaires
2013-14La ligue installe SportVU dans les 30 salles, une première dans le sport US
2017-18Second Spectrum devient le fournisseur officiel : le machine learning reconnaît les actions
2021Genius Sports rachète Second Spectrum pour 200 millions de dollars
2023-24Hawk-Eye (Sony) prend le relais : squelette de chaque joueur reconstruit en 3D

2013-14 : la NBA passe au tout-tracking

À l'été 2013, la ligue tranche : SportVU sera déployé dans les 30 salles et les données partagées entre toutes les équipes. La NBA devient la première grande ligue américaine à tracker chacun de ses matchs. Du jour au lendemain, des familles entières de données apparaissent : distance parcourue, vitesse de pointe, touches de balle, tirs contestés, et jusqu'au nombre d'écrans posés par un pivot dont la feuille de stats classique ne disait rien. Les cellules analytics, embryonnaires depuis la révolution des stats avancées, deviennent des départements entiers.

Le grand public y gagne aussi : la ligue ouvre sur NBA.com une partie de ces mesures, et le fan découvre des colonnes inédites, kilomètres parcourus, tirs contestés, passes qui auraient dû être décisives si le tir était rentré. Les débats changent de munitions : on ne se demande plus combien un joueur marque, mais combien il court, combien il touche la balle, combien de tirs adverses il dérange.

Les fantômes de Toronto datent de cette époque, et ils montrent le vrai potentiel de l'outil : non pas compter, mais comparer ce que les joueurs font à ce qu'ils devraient faire. Le programme des Raptors reconnaissait chaque pick-and-roll, chaque rotation, et affichait la défense optimale en surimpression de la vraie. Détail savoureux relevé à l'époque par Zach Lowe, alors plume de Grantland : une seule équipe défendait presque comme ses fantômes, Miami, parce que le Heat avait LeBron James, et que LeBron était à peu près le seul humain capable de reproduire les déplacements calculés par la machine.

Second Spectrum : de la position au sens

En 2017-18, la NBA change de fournisseur et confie le tracking à Second Spectrum, société fondée à Los Angeles par des chercheurs en intelligence artificielle. Leur apport ne tient pas aux caméras, mais à la couche logicielle : leurs modèles de machine learning reconnaissent les actions elles-mêmes. Un écran porteur, une isolation, un drive suivi d'un kick-out : le système les identifie et les compte, sans qu'un humain ait à taguer la vidéo. Cette lecture du jeu a nourri la génération de métriques décortiquée dans notre dossier sur l'EPM et le RAPM : les modèles d'impact modernes se nourrissent du tracking autant que du box score. Racheté 200 millions de dollars par Genius Sports en 2021, Second Spectrum n'a pas quitté la ligue pour autant : la société anime aujourd'hui les habillages graphiques des diffusions alternatives du League Pass.

Hawk-Eye : le squelette en trois dimensions

Depuis 2023-24, c'est Hawk-Eye, filiale de Sony, qui équipe les salles NBA. Le nom vous dit forcément quelque chose : c'est la technologie qui juge les balles sur les lignes des tournois de tennis (Wimbledon lui a même confié le travail des juges de ligne) et la ligne de but en football, cousine des systèmes détaillés dans notre article sur l'arbitrage technologique de la Coupe du monde. Le bond technique est réel. Là où les systèmes précédents résumaient chaque joueur à un point unique, son centre de gravité, Hawk-Eye suit avec 14 caméras 17 à 18 points du corps de chaque joueur (tête, mains, hanches, pieds) et reconstruit son squelette en 3D, en temps réel. Le ballon est suivi de la même manière, et les arbitres aussi. On ne sait plus juste où est un joueur : on sait comment il y est, bras levés ou sur les talons, en appui ou en l'air.

Les usages débordent l'analyse tactique. La ligue s'en sert pour fiabiliser certaines décisions arbitrales et accélérer le jeu, les diffuseurs pour générer des graphiques automatiques, et les staffs médicaux y voient un terrain immense : mesurer la charge réelle des appuis, repérer une asymétrie de course avant qu'elle ne devienne blessure. Prudence sur ce dernier point, la prévention par la donnée reste une promesse plus qu'un acquis. Mais la direction est claire : le corps du joueur est devenu une source de données à part entière.

Ce que le tracking a changé, et ce qu'il ne résout pas

Au rayon des acquis, le tracking a rendu mesurable ce qui ne l'était pas : la difficulté d'un tir selon la position et la proximité du défenseur, la valeur d'un écran, la charge de travail défensif d'un extérieur, ou encore le découpage à la seconde près qui a permis notre examen des clutch stats. Il alimente les projections de DARKO comme les modèles internes des front offices. Trois réserves méritent pourtant d'être posées.

  • La matière première n'est pas publique : les fans consultent des agrégats sur NBA.com, les équipes et leurs partenaires gardent les données brutes. L'écart entre l'analyse amateur et l'analyse professionnelle s'est creusé d'autant.
  • Le tracking dit où et comment, jamais pourquoi. L'intention d'un joueur, la consigne du coach, l'état de fatigue réel : tout cela reste hors champ, même pour 14 caméras.
  • La tentation de sur-piloter le jeu avec ces chiffres existe, et on connaît le plafond de l'approche depuis les excès du Moreyball : la donnée oriente les choix, elle ne remplace ni la lecture ni l'instinct.

Le saviez-vous ? Les fantômes des Raptors ont fait des émules bien au-delà de la NBA : la recherche sur le « ghosting » par apprentissage profond, qui génère des défenseurs virtuels à partir de données de tracking, a été poursuivie jusque dans les laboratoires de Disney Research.

La suite : ce que vaut un tir

La création la plus spectaculaire du tracking mérite son propre dossier : la qualité de tir. Pourquoi un tir ouvert dans le corner vaut plus qu'un long deux-points en tête de raquette, comment on calcule les points attendus d'une possession, et pourquoi le mid-range a presque déserté les attaques NBA : c'est le sujet du prochain article de la série. En attendant, aucune caméra n'est requise pour travailler votre propre jeu : notre matériel de basket équipe vos séances, du ballon aux plots.

Sources : NBA Communications (partenariats STATS LLC 2013 et Sony Hawk-Eye 2023), ESPN (déploiement Hawk-Eye 2023-24), Grantland (« Lights, Cameras, Revolution », Zach Lowe, 2013), Genius Sports (rachat de Second Spectrum, 2021), FiveThirtyEight et Sports Video Group (spécifications du pose tracking), Disney Research (ghosting par imitation learning).

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