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Commençons par un paradoxe que peu de fans ont en tête : la NBA n'a jamais aussi bien tiré à mi-distance qu'aujourd'hui. 40.1 % de réussite sur les longs deux-points en 2025-26, contre 38.8 % il y a vingt ans. Et pourtant, ce tir a presque disparu du paysage : plus d'un tir sur trois partait de la mi-distance en 2003-04, c'est à peine un sur sept cette saison. Pour comprendre cette migration, la plus grande transformation tactique du basket moderne, il faut un concept que le tracking a rendu mesurable : la qualité de tir, c'est-à-dire ce que vaut une tentative avant même que le ballon quitte les mains.

La valeur d'un tir est une multiplication

L'idée tient en une ligne : les points attendus d'un tir, ce sont ses chances de rentrer multipliées par les points qu'il rapporte. Un tir au cercle, réussi à 70.3 % en NBA cette saison, vaut en moyenne 1.41 point par tentative : le meilleur investissement du terrain. Un trois-points de facture standard (36.0 % de réussite) en vaut 1.08. Et le long deux-points, pourtant converti à 40.1 %, n'en rapporte que 0.80. La hiérarchie complète, calculée sur les données de la saison 2025-26 :

Zone de tirPart des tirs NBARéussitePoints par tentative
Au cercle (moins de 1 m)23.1 %70.3 %1.41
Corner 324.6 % des trois-points38.7 %1.16
Trois-points (ensemble)41.5 %36.0 %1.08
Courte distance (1 à 3 m)20.9 %46.3 %0.93
Mi-distance (3 à 4.9 m)9.5 %44.6 %0.89
Longue mi-distance (4.9 m à la ligne à 3)4.9 %40.1 %0.80

Deux enseignements sautent aux yeux. D'abord, la hiérarchie ne récompense pas l'adresse : la mi-distance rentre mieux que le trois-points (44.6 % contre 36.0 %), et rapporte pourtant moins, parce que la valeur du panier prime sur sa probabilité. Un trois-points moyen produit 35 % de points de plus qu'un long deux-points moyen. C'est la même arithmétique qui a fait naître l'eFG%, décortiqué dans notre article sur l'efficacité au tir : un trois-points réussi compte comme un tir et demi. Ensuite, le corner 3 est une anomalie précieuse : raccourci d'un demi-mètre par la géométrie de la ligne, tiré le plus souvent après une passe, il vaut 1.16 point par tentative, deuxième meilleur tir du jeu derrière le cercle. Les systèmes offensifs modernes sont dessinés pour produire ces deux tirs-là, et presque rien d'autre.

Vingt ans de migration

Retour en 2003-04, l'année du dernier titre des Pistons version défense de fer, l'époque du fadeaway de Kobe Bryant à cinq mètres comme summum de l'art offensif. Cette saison-là, 37.0 % des tirs NBA partent de la mi-distance, contre 18.7 % de derrière l'arc. En 2025-26, les proportions se sont inversées : 14.4 % pour la mi-distance, 41.5 % pour le trois-points. Entre les deux, la distance moyenne d'un tir NBA a reculé d'environ 70 centimètres... vers l'arrière : 4.35 mètres aujourd'hui. Le terrain s'est vidé par le milieu.

Cette migration porte un nom : le Moreyball, du nom de Daryl Morey, general manager de Houston à partir de 2007 et premier à bâtir une équipe entière sur les points attendus. Le raisonnement était brutal de simplicité : si le long deux-points est le pire tir du jeu, supprimons-le. L'apogée arrive en 2017-18 : les Rockets de James Harden deviennent la première équipe de l'histoire à prendre plus de la moitié de leurs tirs derrière l'arc (50.2 %), en n'accordant que 10.6 % de leurs tentatives à la mi-distance. Houston gagne 65 matchs cette saison-là, et toute la ligue prend note.

Le paradoxe de la sélection

Revenons au paradoxe de départ : si le mid-range a été abandonné, pourquoi rentre-t-il mieux qu'avant (40.1 % sur les longs deux-points, contre 38.8 % en 2003-04) ? Justement parce qu'il a été abandonné. Quand un tir sur trois partait de cette zone, tout le monde en tirait, les spécialistes comme les maladroits poussés là par la défense. Vingt ans d'optimisation ont purgé le marché : les tirs médiocres de mi-distance sont devenus des drives ou des trois-points, et ne restent dans la zone que les joueurs capables d'y être rentables. Le mid-range n'a pas disparu parce qu'on le ratait ; il rentre mieux que jamais parce que seuls les orfèvres s'y risquent encore. C'est un biais de sélection à l'état pur, et une leçon de lecture des données : un pourcentage qui monte ne signifie pas qu'un tir redevient bon, il peut signifier que les mauvais tireurs ont déserté.

Les résistants, et pourquoi les chiffres leur donnent raison

Car ils existent encore, et pas en marge de la ligue. Le doyen de la résistance s'appelle DeMar DeRozan : 57.9 % de ses tentatives partent de la mi-distance cette saison, quatre fois la moyenne NBA, pour à peine 14.6 % de trois-points. Un profil de 2004 égaré en 2026, converti à 48.4 % entre 3 et 4.9 mètres. Derrière lui, du beau monde :

JoueurPart des tirs à mi-distanceRéussite 3-4.9 mRéussite longue mi-distance
DeMar DeRozan57.9 %48.4 %46.8 %
Kevin Durant46.3 %53.3 %51.2 %
Brandon Ingram44.3 %50.4 %44.7 %
Devin Booker38.4 %48.0 %46.4 %
Shai Gilgeous-Alexander37.4 %58.6 %50.4 %

Regardez la dernière ligne. Shai Gilgeous-Alexander convertit 58.6 % de ses tirs entre 3 et 4.9 mètres, soit 1.17 point par tentative : dans ses mains, le tir le plus proscrit du basket moderne vaut plus qu'un corner 3 de la ligue (1.16). Kevin Durant convertit plus de la moitié de ses longs deux-points (51.2 %, soit 1.02 point par tentative), et Jalen Brunson, champion en juin avec les Knicks, plante 51.7 % de ses longues mi-distances. Les deux dernières équipes titrées, Oklahoma City et New York, comptaient chacune parmi les plus gros consommateurs de mi-distance de la ligue à la création. Corrélation n'est pas recette, mais le raisonnement se tient : en playoffs, quand les défenses ferment le cercle et collent les shooteurs, il faut bien quelqu'un pour marquer entre les deux. La qualité moyenne d'un tir est une statistique de saison régulière ; la capacité à créer un tir correct quand tout est fermé est une compétence de mois de juin.

Ce que les points attendus ne disent pas

  • Ce sont des moyennes de ligue : elles décrivent le tir, pas le tireur. Un long deux-points de Gilgeous-Alexander et le même tir pris par un pivot maladroit n'ont pas la même valeur, le tableau des résistants le prouve.
  • Elles ignorent les lancers francs : attaquer le cercle provoque des fautes, et cette valeur-là n'apparaît pas dans les 1.41 point du tableau. Le vrai rendement du drive est encore plus élevé.
  • Elles ignorent le contexte : fin de possession, chrono qui expire, défense repliée. Une attaque a besoin d'une soupape quand le tir parfait n'existe pas, et c'est exactement le rôle que les résistants monnayent.
  • La zone ne dit pas tout : les modèles récents de qualité de tir intègrent la distance du défenseur le plus proche, le tir après dribble ou après passe, la vitesse de l'action. C'est le tracking, encore lui, qui fournit la matière.

Et puis il y a l'objection esthétique, qu'on assume volontiers ici : une ligue entière qui tire les mêmes tirs des mêmes zones produit un jeu plus efficace et plus monotone. L'optimisation a gagné la bataille des chiffres ; le spectacle, lui, se réfugie chez ceux qui savent encore marquer de partout.

La suite : les efforts que personne ne compte

La qualité de tir mesure ce qui se passe quand le ballon monte. Mais un match se joue aussi dans ce que la feuille de stats ignore : les tirs contestés, les ballons arrachés, les écrans qui libèrent un shooteur, les passages en force provoqués. Ces efforts invisibles ont désormais leurs métriques, les hustle stats, et ce sera le sujet du prochain article de la série. En attendant, pour travailler votre propre sélection de tir, du corner jusqu'à la mi-distance assumée, notre rayon basket a ce qu'il faut.

Sources : Basketball Reference (tableaux Team Shooting et Player Shooting des saisons 2003-04, 2017-18 et 2025-26, relevés le 6 juillet 2026).

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