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À la 90e+3 de la finale du Mondial 2026, Enzo Fernández a récolté un second avertissement pour un tacle sur Pau Cubarsí. L'Argentine a disputé toute la prolongation à dix, et Ferran Torres a puni à la 106e. Trente minutes en infériorité, un titre mondial qui s'envole : le tarif paraît vertigineux. Il l'est. Reste à savoir combien, exactement, et surtout à quel moment la facture est établie. J'ai repris dix saisons des cinq grands championnats, soit 17 937 matchs et 3 467 expulsions, plus une base d'événements horodatés, pour mesurer les deux.

Une expulsion tous les quatre matchs en Ligue 1, tous les neuf en Premier League

Le premier chiffre surprend déjà. Sur les saisons 2016-17 à 2025-26, le rythme des expulsions varie du simple au double d'un pays à l'autre. La Ligue 1 en produit 0,251 par match, une toutes les quatre rencontres. La Premier League s'arrête à 0,115, une tous les 8,7 matchs. Entre les deux : la Liga (une tous les 4,3 matchs), la Serie A (4,7), la Bundesliga (6,7).

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Un joueur de Ligue 1 évolue donc dans un environnement où le carton rouge est plus de deux fois plus fréquent qu'en Angleterre, pour un jeu qui se ressemble. L'écart est trop large pour tenir au hasard, et il rappelle que la rouge reste une décision humaine avant d'être un événement de jeu. Sur ce terrain, dix ans d'arbitrage vidéo ont déjà déplacé quelques lignes.

Un demi-point par expulsion, et une victoire sur cinq

Comparer les points pris par les équipes réduites à la moyenne du championnat ne vaudrait rien : les rouges tombent plus souvent sur les équipes faibles, et Ridder l'avait déjà noté en 1994. J'ai donc converti les cotes de clôture en probabilités, marge du bookmaker retirée, pour obtenir avant le coup d'envoi les points attendus de chaque équipe. Contrôle de calibration sur les 29 826 équipes-matchs sans expulsion : moins de 0,01 point d'écart entre l'attendu et le réel. La règle graduée est droite.

Sur les 2 779 rencontres où une seule équipe a fini à dix, celle-ci était attendue à 1,30 point. Elle en a pris 0,82. Coût net : 0,48 point (intervalle de confiance à 95 % : 0,44 à 0,52). Son adversaire, lui, empoche 0,48 point de plus que prévu. Les deux mouvements réunis font basculer 0,96 point par match, davantage que ne pèse l'avantage du terrain.

En résultats bruts : une équipe réduite gagne 18,6 % de ses matchs, contre 37,6 % quand personne n'est expulsé. Elle marque 1,01 but et en encaisse 1,82, là où une rencontre sans rouge se joue à 1,39 partout. Le but concédé en trop pèse plus lourd que le but perdu.

La 30e et la 80e minute ne coûtent pas la même chose

Les cotes ne disent rien du moment. J'ai donc croisé une base d'événements horodatés couvrant les quatre grands championnats de 2015-16 (1 517 matchs, 413 expulsions) avec les cotes correspondantes. Contrôle croisé entre les deux sources sur cette saison : 413 rouges d'un côté, 414 de l'autre. Les feuilles de match concordent.

Premier enseignement, l'expulsion est un événement de fin de match : minute moyenne 65, médiane 71, comme les buts qui se concentrent eux aussi sur les dernières minutes. Červený et ses coauteurs trouvaient la 63e sur 320 matchs de Coupe du monde, sans une seule expulsion avant la 15e minute (Empirical Economics, 2018).

Ensuite, le coût par tranche, sur les 318 rencontres à une seule équipe réduite :

  • expulsion avant la pause (77 cas) : 0,75 point perdu
  • entre la 45e et la 75e (114 cas) : 0,36 point
  • après la 75e (127 cas) : 0,37 point

Le troisième chiffre ne devrait pas exister. Une équipe expulsée à la 86e minute en moyenne, temps additionnel compris, joue neuf minutes à dix. Neuf minutes ne valent pas 0,37 point.

La facture est en partie antérieure à la faute

Pour le démontrer, il faut un étalon : combien devrait coûter, mécaniquement, une infériorité de neuf minutes ? Ridder, Cramer et Hopstaken ont publié la réponse en 1994 dans le Journal of the American Statistical Association. Sur 140 matchs à rouge du championnat néerlandais, trois saisons de 1989-90 à 1991-92, les deux divisions confondues, ils modélisent les intensités de marque et en tirent une table de probabilités entre équipes de force égale, selon la minute de l'expulsion. Traduite en points : une rouge au coup d'envoi coûte 0,67 point, à la mi-temps 0,42, à la 75e 0,18.

Confrontation avec mes mesures :

  • avant la pause : modèle 0,52, observé 0,75, écart 0,23
  • 45e-75e : modèle 0,29, observé 0,36, écart 0,07 (non significatif). Le quart d'heure 60e-75e est fondu ici : il ne coûte rien de mesurable (0,14 point, n=65) et passe même sous la prédiction du modèle, seule tranche à le faire
  • après la 75e : modèle 0,06, observé 0,37, écart 0,32 (IC à 95 % : 0,12 à 0,50)

L'étalon a ses limites : Ridder suppose deux équipes de force égale, sur un football néerlandais de 1989-92, et le score à l'instant du carton nous manquait. L'écart mesure une distance à un modèle, pas une causalité directe. Sur l'ensemble de l'échantillon, l'infériorité numérique explique 0,25 des 0,46 point perdus. Le reste vient d'ailleurs, et Červený le nomme : dans son modèle, chaque but d'avance réduit d'environ 75 % le risque de prendre un carton rouge. Une équipe qui se fait expulser un joueur à la 85e est donc presque toujours une équipe qui courait déjà après le score. Nos chiffres le confirment par une autre porte : 39 % des rouges d'avant la pause sont des seconds avertissements, contre 60 % ensuite, un palier atteint dès la mi-temps et qui ne bouge plus. Des fautes de frustration, accumulées par ceux qui poursuivent.

Le resserrement des dix, ce fameux sursaut

Vient le folklore : l'équipe réduite se resserre, défend mieux, et tient. La croyance a une base statistique, plus sérieuse qu'on ne l'imagine.

Ridder, encore : après l'expulsion, l'intensité de marque de l'équipe à onze augmente de 88 %, effet significatif ; celle de l'équipe à dix ressort à 0,95 fois sa valeur d'avant, un résultat non distinguable de 1. Sur ce corpus, les dix n'ont pas marqué moins. Badiella et ses coauteurs, sur les 1 826 matchs de la saison 2017-18 du top 5 européen (Annals of Operations Research, 2022), concluent à l'inverse : les deux taux de marque bougent significativement, celui de l'équipe sanctionnée à la baisse, celui de son adversaire à la hausse.

Le sursaut des dix a même une preuve frontale. Mechtel et ses coauteurs, sur la Bundesliga de 1999 à 2009, concluent que le mythe tient en partie pour les équipes visiteuses expulsées tard dans le match (Journal of Sports Economics, 2011). Badiella a cherché ce motif dans ses propres données et écrit noir sur blanc que son analyse ne le détecte pas. Sur un troisième corpus, Červený mesure au contraire une chute de 47 % du taux de marque de l'équipe sanctionnée. Trois méthodes, trois réponses : l'attaque des dix reste un terrain disputé.

Ce que tout le monde retrouve, en revanche, c'est l'autre versant. À la 65e minute, Badiella mesure des taux de marque de 0,081 (domicile) et 0,060 (extérieur) par tranche de cinq minutes. Après une expulsion côté visiteur, ils deviennent 0,121 et 0,022 : l'équipe à onze accélère de moitié. Chez Červený, sa probabilité de marquer le prochain but grimpe de 124 %, et ses chances de victoire passent de 29 à 52 %. Le sursaut existe peut-être ; l'accélération d'en face, elle, est mesurée partout.

Le calcul du dernier défenseur

Reste l'usage pratique de tout ceci. Un attaquant file seul au but, faut-il commettre la faute ? Badiella chiffre l'arbitrage : une expulsion à trente minutes de la fin déplace la différence de buts attendue d'environ 0,39 si le fautif évolue à l'extérieur, 0,50 s'il joue à domicile. En face, il faut poser ce que vaut le penalty concédé, un duel qui a ses propres chiffres.

Le cas d'école reste Luis Suárez, Ghana-Uruguay 2010, main sur la ligne à la dernière minute de la prolongation : rouge, penalty envoyé sur la barre par Asamoah Gyan, Uruguay qualifié aux tirs au but. À cette minute-là, le calcul est imparable, puisque la sanction n'a plus le temps de s'appliquer. À la 20e, il devient absurde. Entre les deux, tout l'intérêt du métier.

Trois décennies de modèles convergent vers une conclusion inconfortable pour les débriefs d'après-match : sur les expulsions tardives, plus de quatre cinquièmes du coût mesuré étaient déjà installés avant la faute. Le carton rouge n'est pas tant la cause de la défaite que son symptôme le plus spectaculaire. Ce qui laisse à l'Argentine du MetLife une maigre consolation statistique : une équipe qui ne cadre aucun tir en quatre-vingt-dix minutes de finale n'avait pas besoin d'une expulsion pour perdre.

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